Le baiser au lépreux

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Le baiser au lépreux : le passage de l’amer au doux.

« Voici comment le Seigneur me donna, à moi frère François la grâce de commencer à faire pénitence. Au temps où j’étais encore dans les péchés la vue des lépreux m’était insupportable. Mais le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux ; je les soignais de tout mon cœur ; et au retour, ce qui m’avait semblé si amer s’était changé pour moi en douceur pour l’esprit et pour le corps. Ensuite j’attendis peu, et je dis adieu au monde. » Testament 1-3 Au tout début de son Testament, François évoque une étape décisive dans sa conversion, un événement de grâce qui va tout déclencher et donner à sa vie son impulsion définitive : la rencontre du lépreux. C 17b, 3S11B, 2C9c, LM1/5

Alors que les biographes se plaisent à souligner la bonté et la générosité de François pour les pauvres, ils évoquent tous une exception notoire : devant le lépreux, François capitulait. Incapable de supporter le spectacle, il tournait le dos en se bouchant le nez. « La vision des lépreux lui était à ce point pénible que non seulement il refusait de les voir, mais même de s’approcher de leurs habitations ; s’il lui arrivait parfois de les voir ou de passer près de leur léproserie, et bien que la piété le poussât à leur faire l’aumône par l’intermédiaire d’une autre personne, il détournait le visage et se bouchait le nez avec les doigts » 3S 11

Sans doute est-ce le reflet de l’exclusion que la société de son temps imposait aux lépreux. Mais la défiguration de la lèpre touche profondément François dans la représentation qu’il se fait de lui-même, du monde, du prochain.

Le lépreux est l’exacte image de tout ce que François déteste : un être au corps rongé, au visage mutilé et défiguré, l’image d’une réalité horrible qui inspire le dégoût, qui fait le vide autour de lui, la parfaite antithèse du jeune homme, soigneux de sa personne, adulé de tous et promu roi de la jeunesse d’Assise. Le lépreux est pour lui la pire émanation de tout un monde d’humiliation, de misère et de souffrance auquel, avec la bonne société d’Assise, il tourne résolument le dos.

Comment François aurait-il pu accepter avec sérénité la vue d’un lépreux qui mettait si brutalement en question tout ce qui faisait le charme de sa vie ? Comment « l’esthète » aurait-il pu supporter une telle laideur ?

Bourges_Lazare04Le lépreux est tout à fait l’emblème de l’abjection avec les composantes d’avilissement et de mépris ; abjection par laquelle les hommes cessent de se reconnaître et/ou d’être reconnus comme des sujets à part entière et dignes de respect ; une abjection qui ampute l’autre si différent de son humanité. Cessant d’être un semblable à respecter, l’autre n’est plus qu’un étrange individu dont il faut se protéger, il n’existe plus comme personne, comme frère.

Fermer les yeux, ne pas voir le lépreux, éviter les chemins qu’il fréquente, oublier que la lèpre existe dans le monde, dans les autres, en lui-même ; François tente de se construire un monde sans lépreux…

Mais ce monde-là n’est pas le monde. En refusant de voir le lépreux, c’est la réalité que François refuse ; la réalité avec toutes ses limites, sa finitude, ses frustrations, son cortège de misères ; sans doute aussi sa propre réalité. Le Très Haut que loue ou que recherche François, image facile pour un monde sans malheur, n’est pas encore le vrai Dieu, celui qui va se révéler à lui Dieu de miséricorde et Serviteur souffrant qui n’a plus figure humaine.

Lire la suite:François cherche à connaître la volonté du Seigneur.