« Mais quelle est donc la vraie joie ? »

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Le texte alors évoque une accumulation de circonstances dramatiques, la rudesse des éléments naturels, une scène de désolation dans la nuit, le froid et le gel, la boue et le sang…

« Tu ne viens pas chez nous » François attend longuement à la porte du couvent, puis est rejeté par ses frères. Ce rejet est vécu d’autant plus douloureusement que nous sommes ici à Ste Marie des Anges, à Notre Dame de la Portioncule, le berceau de l’Ordre, la petite église que François lui-même a restaurée, le lieu où il entendit l’Évangile de l’envoi en mission, le lieu de révélation de sa vocation, là où il s’est écrié : « voilà ce que je veux, ce que je cherche, ce que du plus profond de mon cœur, je brûle d’accomplir ! », le lieu enfin où se tenait le chapitre général.

Le lieu dont il disait : 1C 106 « Gardez vous bien de ne jamais quitter ce lieu, car ce lieu est vraiment saint et Dieu y habite. Ici dans les débuts, nous n’étions qu’un petit groupe et le Très Haut nous multiplia ; c’est ici qu’il a illuminé le cœur de ses pauvres par la lumière de sa sagesse ; c’est ici qu’il a enflammé nos volontés du feu de son amour. »

Le lieu du feu est devenu lieu de froid, le lieu de la fraternité est lieu d’exclusion. « Va-t-en »  

Ce n’est pas une heure pour circuler : serait-ce un désaveu de l’itinérance, cela signifie-t-il un repli sur un fonctionnement monastique alors que François a envoyé ses frères sur toutes les routes d’Europe ?…

« Tu n’es qu’un simple et qu’un ignare (idiota) » : le premier reproche reprend les mots mêmes de François quand il se désigne : «  Nous étions sans instruction et soumis à tous » (Testament 19) Simple, pas de ceux qui peuvent côtoyer le Roi de France ou celui d’Angleterre. Ignare : pas de quoi entrer en dialogue avec les docteurs de Paris.

« Nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi » Tant rappelle tous, tous les maîtres, tous les archevêques, tous les infidèles ; et tels, l’accent est mis sur la qualité de ceux qui appartiennent à un tel ordre auquel tous sont venus… La parabole reprend sûrement ce que François est en train de vivre. Son séjour en Égypte et au Proche-Orient a duré un an et s’est soldé par un échec : il n’a pas obtenu la conversion de l’Islam au Christ, ni le martyre tant désiré qui aurait couronné son exacte conformité du Seigneur crucifié. En plus de ses maladies habituelles, il en ramène une ophtalmie purulente qui le conduira à une quasi cécité. Mais surtout François retrouve à son retour une fraternité déchirée. L’incompréhension s’est installée entre lui et la famille religieuse qu’il a fondée. Des frères très nombreux sont venus et parmi eux des nobles, des lettrés, des juristes, des clercs, des hommes d’affaires et la simplicité du petit pauvre leur paraît dépassée par les circonstances. Les frères supportent de plus en plus mal d’être identifiés à des simples, occupant des emplois serviles et précaires et aspirent désormais à plus d’honorabilité… Même si François démissionne en confiant le gouvernement de l’Ordre à Pierre de Catane (1220), les frères réclament la rédaction d’une Règle définitive qui détaillerait leur forme de vie, leur préciserait minutieusement ce qui est obligatoire de ce qui ne l’est pas. François répugne à ce juridisme ; pour lui, la Règle, c’est l’Évangile. Les biographies primitives nous disent quelque chose de ce conflit mais aussi de l’attitude de François devant l’opposition de ses frères.

Légende de Pérouse n° 114 « Comme le bienheureux François se trouvait au Chapitre Général de Sainte-Marie de la Portioncule, appelé Chapitre des Nattes, et auquel assistaient cinq mille frères, plusieurs d’entre eux, hommes sages et savants, allèrent trouver le seigneur cardinal, le futur pape Grégoire, qui était présent au Chapitre. Ils lui demandèrent de persuader le bienheureux François de suivre les conseils des frères savants et de se laisser diriger par eux ». « Je ne me croirais pas frère mineur si je n’étais pas dans la disposition que voici : Tout déférents et empressés, les frères m’invitent au chapitre et moi, touché de leur attention, je les y accompagne. Assemblés, ils me prient de leur annoncer la Parole de Dieu et de leur adresser quelques mots. Je me lève donc et leur dis ce que m’inspire l’Esprit saint. Supposons alors que, mon prêche terminé, tous me prennent à partie : « Nous ne voulons pas que tu règnes sur nous car tu ne sais pas parler comme il convient. Tu es par trop nigaud et ignorant. Nous avons grande honte d’avoir à notre tête un supérieur aussi nigaud et méprisable. Dorénavant ne t’avise donc plus de te présenter comme notre ministre. » Et voilà qu’ils me flanquent à la porte avec perte et fracas. Eh bien ! je ne me croirais pas frère mineur si je n’éprouvais la même joie lorsqu’ils me conspuent et m’excluent avec mépris en me refusant pour supérieur que lorsqu’ils me révèrent et m’honorent. Pourvu que dans un cas comme dans l’autre, ils en tirent égal progrès et profit. » Miroir de perfection 64

rustica_sefarad  Enfin, même par Amour pour Dieu, François n’est pas recueilli, alors que dès le début de sa        conversion, l’imploration « par amour pour Dieu » venait à bout de toutes ses résistances : Legenda Major1 : « Le Seigneur avait mis en son cœur un sens de la pitié qui le rendait généreux pour les pauvres, et ce sentiment grandissant en son cœur d’enfant avait fini par le remplir d’une telle bonté qu’il avait décidé – il n’était pas sourd lui quand on lisait l’Évangile ! – de donner à quiconque lui demanderait, surtout à qui lui demanderait pour l’amour de Dieu » .

La porte du couvent se ferme sur un conseil final : « Va chez les Crucigères et demande là-bas »

L’hôpital des Crucigères, ou croisiers, ordre hospitalier, à mi-chemin entre Assise et la Portioncule est un lieu d’accueil pour les lépreux. A l’apogée de la réussite de son œuvre, François est renvoyé par ses frères chez les lépreux. Là où pour la première fois il avait entrevu la face miséricordieuse de l’Amour. Il est jeté hors du berceau de l’Ordre pour rejoindre le lieu du commencement de sa vocation mais aussi le lieu du commencement de l’Ordre puisque le service des lépreux était le noviciat pour les candidats (LP 102)

Ce dernier conseil nous renvoie à une première Pâque, celle du baiser au lépreux et du passage de l’amertume à la douceur. Le secret de la joie parfaite pourrait avoir quelque relation avec le baiser au lépreux.

Lire la suite:Le baiser au lépreux : le passage de l’amer au doux.