La corde : récit de vocation

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La corde

En commençant ce partage au sujet de ma vocation, les paroles du Pater paraphrasé de François d’Assise me reviennent à l’esprit. Ces mêmes paroles ont contribué à ma réponse à l’appel du Seigneur à sa suite à la manière de saint François.

Très jeune, j’ai eu la chance et le plaisir de connaître une religieuse amie de la famille qui venait nous rendre visite de temps en temps. Mon premier souvenir remonte à mes six ans. J’ai été séduite par cette religieuse, et j’ai voulu être comme elle. Je me rappelle que j’ai même voulu partir avec elle, et elle m’a dit « quand tu seras grande, tu viendras avec moi ».

Depuis ce moment, aussi loin dans ma mémoire que je puisse me rappeler, à la question de savoir ce que je voudrais faire lorsque je serai grande, je répondais toujours : « sœur » ! Ce désir est resté discret mais vivace, si bien qu’à ma première communion à douze ans, j’avais choisi de m’habiller avec une robe simple et un voile à la manière des religieuses. La joie de cette célébration a fait son chemin en moi sans que je ne m’en rende compte. Les années qui ont suivi ma première communion et ma confirmation, je n’ai plus vraiment le souvenir de comment j’ai continué à nourrir ce désir ; j’imagine qu’il était juste enfoui quelque part dans mon inconscient.

Un évènement dans ma vie fera resurgir ce désir qui semblait disparu. Ce fut mon échec à un examen scolaire. C’est en cette circonstance que l’idée de me faire religieuse s’est encore ravivée en moi. J’habitais avec notre frère ainé et sa famille au Nord du Togo où je faisais ma scolarité. J’ai été animée de nouveau par ce désir profond tout au long de l’année scolaire suivante et j’avais fait le projet de retourner à Lomé, la capitale, dans la maison familiale si je réussissais à mon examen cette année-là. J’ai effectivement réussi. Alors, j’ai annoncé à mon frère ma décision de repartir à Lomé pour continuer mes études. 

À mon retour à Lomé en 1987, je me suis confiée premièrement à ma grande sœur et par la suite à la famille qui ne s’est pas du tout opposée à mon désir. Elle a protégé et veillé sur cette petite flamme par un soutien et une attention bienveillante. Cela m’avait donné force et courage.

Sur notre paroisse, il y avait quelques jeunes filles qui étaient au juvénat des Sœurs de Notre Dame de l’Église. Je suis allée voir le prêtre de la paroisse pour lui exprimer mon désir et lui demander de m’aider pour entrer au juvénat. Il m’a répondu : « Continue tes études au collège et je vais te confier à une religieuse, avec qui tu pourras échanger ».

À l’infirmerie du collège Saint Joseph (qui n’était pas celui où j’allais), il y avait une sœur infirmière franciscaine. Sur le champ, le prêtre m’y conduisit ; en arrivant chez la sœur, avant même qu’il me présente, une chose banale non seulement m’a attirée mais a retenu mon attention et de surcroit m’a beaucoup marquée : c’était la corde que la sœur avait sur sa robe. J’entendis le prêtre à cet instant me présenter à la sœur en lui disant que je voulais être franciscaine. Je suis restée sans parole et le regard fixé sur ce signe qui m’avait captivée.

J’ai été touchée par la simplicité de l’accueil et l’attention de la sœur qui m’ont réjouie et mise en confiance. Elle m’a invitée à revenir le lendemain dans l’après-midi pour faire mieux connaissance.

Je me souviens de la joie qui est restée après qu’on se soit quittées ce jour-là. J’étais repartie à la maison en pensant à ce signe qui avait attiré mon attention, et en me demandant pourquoi cette corde. La soirée et la nuit furent longues dans l’attente de poser mes questions à la sœur.

Le lendemain, on a eu une bonne conversation et la sœur m’a même invitée à lui rendre visite. La première fois que je suis allée connaitre la communauté des sœurs, j’ai été touchée par leur accueil et leur joie (à croire que l’accueil est inné en elles !).

Je ne sais pas si je peux l’exprimer ainsi, pour moi c’est ce petit signe,« la corde franciscaine »,qui m’a conduit et m’a permis de découvrir les sœurs franciscaines, et de rencontrer la personne de saint François d’Assise.

J’ai poursuivi avec les sœurs mon petit bonhomme de chemin ; les moments de tempêtes, de questionnements et de doute n’ont pas manqué. Un jour je me confie à la sœur en lui disant que j’étais parfois dans le doute. Elle m’a répondu avec humour et avec un sourire : « C’est bien que tu te poses des questions, mais rassure-toi, quand tu prendras la décision de rentrer, on ne te mettra pas l’habit religieux à ton arrivée. Tu auras tout le temps de la formation pour discerner avec les responsables ». Cette réponse m’avait soulagée de tout ce qui traversait mon esprit.

Une anecdote en passant : un jour, j’ai osé poser la question de savoir quelle machine elles utilisent pour tisser la corde ? La sœur m’avait répondu toujours avec humour : « Tu seras toi-même la machine». Et elle m’a appris à tricoter la corde franciscaine.

De ce que j’ai pu lire, un autre aspect dans la vie de François a rejoint mon désir profond : la minorité. Je me suis alors exclamée : « Voilà ce que je veux, être mineure ! ». Je n’ai pas compris le mot minorité mais il a résonné en moi.

Au fur et à mesure des sessions et des rencontres auxquelles j’allais, je découvrais beaucoup d’autres aspects qui rejoignaient mon aspiration et mon désir tel que l’accueil de tous, la pauvreté, la simplicité, la dimension fraternelle, le don de soi…

Sur l’exhortation d’une sœur, je suis allée voir d’autres congrégations pendant quelques vacances scolaires. De retour chez les sœurs franciscaines, j’ai ressenti une paix, une sorte d’appartenance avec elles. Et dès lors mon choix était clair.

Le chemin de conversion de François et l’abandon de tout son héritage jusqu’à son Père, devenait matière à réflexion pour moi mais s’y mêlait d’un sentiment d’admiration. Ses paroles, ses gestes et ses prières que je découvrais au fur et à mesure devenaient en moi une source de paix, de joie, d’audace et d’interpellation. Durant une session, j’ai fait la découverte du Notre Père paraphrasé, dont j’ai parlé au début de ce partage, qui est resté ancré dans mon esprit et dans mon cœur.

Aujourd’hui avec un peu de recul, je peux dire que tout ceci m’a aidée à m’abandonner, sur mon chemin de conversion, au Seigneur le tout Bien, le Bien éternel de qui vient tout Bien…

En 1993, le Seigneur m’avait fait la grâce d’être admise à rentrer en communauté pour le postulat, en vue de continuer à discerner avec les responsables mon désir de vivre en « mineure ». Je l’avais reçu comme un « bien » en référence aux paroles du Notre Père paraphrasé qui me soutenait. Même si dans ma naïveté, je ne comprenais pas toutes les choses et les paroles, je me sentais en harmonie avec tout cela.

Avant d’aller rejoindre une communauté, la sœur responsable m’avait fait vivre un temps de solitude. L’Évangile des paraboles du trésor et de la perle m’a touché et accompagné pour risquer et consentir à ce que je ressentais en moi. « Le royaume des Cieux est comparable à un négociant qui recherche des perles fines. Ayant trouvé une perle de grande valeur, il va vendre tout ce qu’il possède, et il achète la perle. » (Mt 13, 45-46)

Plus tard, en écoutant cette parole de Saint François :« Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire, mais le Très Haut lui-même me montra que je devais vivre selon la forme du Saint Évangile » (Test. 14), je me suis souvenue de ces journées de solitude. Et j’ai compris la portée de ce temps qui m’était donnée pour me mettre à l’écoute du Seigneur sous la lumière du Saint Évangile.

J’ai été envoyée dans une maison d’accueil missionnaire pour commencer l’initiation à la disponibilité de l’accueil de toute personne. La figure de Saint François, frère de tout et de tous, m’entraine et m’appelle à ce travail continuel de conversion en moi : « être sœur de tous ».

Ainsi, le 17 septembre 1997 en la fête des stigmates de notre frère saint François, j’ai eu la joie de faire mon premier engagement dans la congrégation des Sœurs de Saint François d’Assise. J’étais émue par la gratuité du Seigneur.

Je terminerai ce partage avec une note de remerciement au Seigneur pour saint François d’Assise et pour tous ceux et celles qu’il a mis et met sur ma route, ainsi que pour les signes et les évènements qui jalonnent le quotidien.

Sœur Clémence Bitassa, #SSFA