Avant le débarquement.

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Les tranchées

Rien n’a lieu. Le soir suivant, la supérieure dit à Sr Marie-Pauline et à moi-même d’aller nous reposer dans l’après-midi à tour de rôle. Je suis la première à aller dans la chambre : je m’allonge mais un camion en face de ma fenêtre lance des obus en direction de la mer.
Nous sommes à 3 km de Caen et à 9 km de la mer. Nous sommes donc vraiment en droite ligne avec eux.
Je me lève et me recouche quatre fois, ne pouvant dormir à cause de ce canon.
Finalement, je fais ma toilette et je m’apprête à rejoindre les autres dans le dortoir. Il y a des petites fenêtres côté nature. J’ouvre et toutes les vitres tombent en éclats.
Par un petit carré, j’ai le temps d’apercevoir deux hommes en civil qui plient un parachute.
Les vitres sont cassées. Je vais à la porte pour sortir mais elle claque à mon nez et je vois les obus qui passent à l’étage, juste au-dessus de ma chambre. Cela fait bien du bruit et je ne comprends pas. Il me faut me plaquer contre le mur et attendre de pouvoir sortir.
Je me jette alors dans la tranchée juste en face de ma porte afin de rejoindre les sœurs plus bas.
Je passe la nuit avec les enfants du Père Raoul, la directrice est blessée ainsi que plusieurs enfants. Le Père Robert est arrêté par la Gestapo parce qu’il a reçu des Anglais. Nous le savons plus tard. Il les avait envoyés chez l’institutrice qui est elle aussi arrêtée et tous deux partent en Allemagne.
Cette arrestation se passe avant le débarquement.
Je peux enfin sortir de la tranchée, rejoindre les sœurs et les enfants. La veille, nous avons vu une grande quantité de parachutes dans le ciel et les éclats des bombes. Des avions qui se battaient en l’air, les projecteurs, les sirènes. C’est hallucinant.

Bien des choses se sont passées que j’ai oubliées… Les Allemands venant en grand nombre le dimanche à l’église où l’un des leurs célèbre l’Eucharistie. Avec quelle ferveur chantent-ils et prient-ils ! J’y vais seulement pour m’y nourrir un peu. Quant à nous, nous avons une messe chaque matin célébrée par le Père de l’orphelinat. Ensuite, une messe chaque jour après le débarquement par un Allemand. Nous n’y allons pas… Ce prêtre vient ensuite déjeuner chez la directrice et ce sont mes garçons qui à tour de rôle servent la messe.
Ce n’est qu’après que nous avons su qu’il surveillait la maison pour savoir si nous ne cachions pas d’Anglais.

Six jours et six nuits en première ligne…
Notre petit village est pris et repris sept fois par les Allemands et les Anglais. On ne sait cela qu’après, bien sûr… Nous, nous ne réalisons pas…
Six jours et six nuits tous semblables. Comment tenons-nous dans cette tranchée ? Je ne m’en souviens pas. Nous ne pouvons nous allonger. Nous sommes assis par terre.
J’ai apporté tout ce que j’avais comme lait condensé et du sucre… Nous déjeunons avec une boîte de sucre pour deux ou trois. A midi, je vais, bravant les obus qui passent bas sur ma tête, les balles qui sifflent, chercher ce que notre sœur a préparé. Ce n’est pas copieux. Ce n’est pas mal quand même. Cette sœur et l’assistante, très âgée, n’ont pu quitter la cuisine que les obus traversent. Le soir, nous mangeons trois sucres.
Pour le repas du midi, je vais seule chercher la marmite et quelques assiettes.
Je m’accroupis devant la tranchée, je sers dans les assiettes et ça va jusqu’au bout de la tranchée. Quand elles reviennent vides, je remplis de nouveau jusqu’à ce que chacun ait eu sa part.
Bien sûr, on ne lave pas les assiettes. Ce n’est pas possible avant que tous aient mangé, sœurs et enfants. En cas d’alerte, je plonge dans la tranchée le temps que ça dure et je recommence à servir. Puis je ramène tout à la cuisine. Parfois un peu de boisson que je vais chercher à la cuve du Père.

Le matin, je passe un seau qui en ont besoin. En somme… nous tous ! Ce n’est pas facile pour moi. Je suis avec mes garçons…
Nous sommes tout près du chemin. S’il y a une alerte, les obus ne tombent pas loin de nous. Nous les sentons s’enfoncer dans le sol. Après la guerre, nous apprenons qu’il y avait dans la prairie après ce chemin 500 tanks allemands coincés dans une tranchée qu’ils avaient eux-mêmes creusée pour empêcher les Américains de passer.
Il est expressément interdit de sortir des tranchées. Je les quitte cependant pour courir chercher des pantalons pour mes garçons.

Un jour… La maison est vide. En sortant, je me trouve face à deux allemands qui ont leur mitraillette en position. Je marche lentement comme eux. J’ai peur mais je crâne en me disant : ils vont tirer, ils vont tirer…

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