Quelles retrouvailles !

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Paix

Quelles retrouvailles ! Toutes, nous pleurons.
Nous restons là pendant un mois je crois. Puis les Allemands reculant devant les Américains nous entraînent à nous aussi reculer.
A partir de ce jour, nous sommes chargés dans une voiture à foin, debout. Sauf Sœur Andréa, très âgée et pas très forte. Elle est allongée dans une de ces voitures où on met une vache ou un cheval.
Nous embarquons le matin dans un village qui nous conduit dans un autre village pour le repas due midi. Après le repas, on ré-embarque pour un autre village qui doit nous recevoir pour le repas du soir et pour dormir.
Combien de jours cela dure-t-il ? Je ne sais plus. Ce que je sais, c’est que nous faisons 365 km. Partis de Caen, nous échouons à Montsabert-Château.
Il y a un régiment d’Allemands à Montsabert. Je ne sais pourquoi mais ils partent le même jour que nous arrivons. Nous restons là jusqu’à l’arrivée des Américains.
L’alimentation consiste surtout en Camembert et lait et beurre. Le pain est rare.
Les morts sont enterrés en fosse commune. Il me faut aller les chercher quand on les a sortis. Il faut que chacun reconnaisse les siens. Je n’y ai qu’un garçon. Les autres sont enterrés par le centre de secours.
Un avion pique à ce moment-là pour mitrailler le groupe. Mais comme le pilote reconnaît des Français, il repart.
L’homme qui sort les morts se jette dans la fosse commune dès qu’il voit descendre l’avion.
Moi, je n’ai qu’une croix pour me cacher et Mademoiselle Marguerite… une touffe de… marguerites !
Sœur Stéphanis ne peut plus tenir debout après ces jours de bombardement. Elle est recueillie par un fermier mais nous ne savons plus où elle est. C’est en allant au poste de secours voir les blessés que je croise un homme qui me dit : « vous n’avez pas perdu une sœur ? »
Je lui réponds oui et que nous ne savons pas où elle est. « Elle est chez moi, je vais vous la ramener ».
Sœur Dominique est morte à Epron de maladie, de privations. Sœur Andréa est morte à Montsabert.
La guerre finie, une lettre de Saint Sorlin demande à ce que les sopeurs et les filles rentrent à Saint Sorlin et les sœurs et les garçons à Merris.
Les sœurs partent pour Merris, sauf moi et les gars. Auparavant, je vais à Dunkerque avec Sœur Saint Gérard pour nettoyer la maison. J’ai sous mes ordres deux Allemands. L’un fidèle à Hitler. L’autre me montre la photo de sa femme et de ses enfants. Il nous demande d’emporter des chaussettes ou du bois ou toute chose utile au camp. Ils sont malheureux. Ils me donnent de l’argent pour que je leur achète du pain, ils n’ont pas de tickets… Un autre jour, ils veulent du thé noir pour leurs camarades malades. Nous n’en avons pas.
Un matin, ils ne sont pas venus. Je dois aller les chercher. C’est drôle : je ne veux pas marcher avec eux. Alors, je ralentis. Ils font comme moi… et j’enrage ! Car… je suis entre les deux, donc la prisonnière !!!
Je les vois ramasser dans un bac à ordures des pousses de pommes de terre. On aurait dit un fou. L’autre faisait les allées et venues devant la boulangerie espérant. On m’a averti qu’il est interdit de les aider. Mais je les ai entourés comme j’ai pu, leur laissant emporter chiffons et bois…
Avec Sœur Saint Gérard, nous les faisons manger. Ils sont affamés.

Lire la suite: Prière d’action de grâce.