Vie dans les tranchées

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Je marche bien 15 mètres dans ces conditions avant de trouver une bifurcation et je cours à toutes jambes. Je me précipite dans la tranchée et j’y pleure sans m’arrêter pendant deux heures…
Quand l’alerte commence, c’est instinctif : nous plaçons notre couverture sur la tête pour nous protéger. Je répète inlassablement mes invocations à Notre-Dame de la Confiance. C’est celle qui est dans ma chambre et je l’ai mise dans la tranchée.
Comme par hasard, deux hommes viennent dans notre tranchée. Ces deux, ce sont ceux dont j’ai vu plier leur parachute. Le Père nous les confie. Il nous dit que ce sont deux étudiants de Caen en fuite et qui essaient d’échapper aux bombes. Ils ont soi-disant subit un bombardement. L’un d’eux ne parle pas, l’autre nous dit : « Il faut chanter et prier ».
A droite d’eux, à cinq mètres des soldats allemands… Ils prennent mon phono et écoutent la Marseillaise et d’autres chants. Personne ne s’occupe de ces deux hommes. C’est vrai qu’ils partent le jour, reviennent le soir. Un soir, ils nous demandent de leur donner à manger. Nous n’avons rien à leur donner. Le matin, nous comprenons que ces soldats ont reçu un ordre qu’ils doivent accomplir et ils voudraient en avoir la force. A partir de leur départ, les obus qui tombaient juste derrière nous tombent beaucoup plus loin. C’est à eux que nous le devons, sûrement…

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Ambulance

Avant d’aller dans les tranchées, nous avons vu des Allemands voler toutes les bonnes bouteilles du Père.
Il y en a un qui m’a demandé ce que c’était, non pas en français mais en gestes farouches. Je lui ai répondu qu’il s’agissait du rhum. Il voulait m’en donner. Je lui ai tourné le dos. Il est parti.
Un autre soir, un SS est arrivé dans notre cour, revolver à la main. La supérieure me fait signe de lui demander ce qu’il veut. Le revolver sous le nez, je lui pose la question : « que voulez-vous ? ». Il ne comprend pas mais il part au poulailler tuer les poules. Plus tard, nous savons que ces SS ont été privés de nourriture pendant plusieurs jours pour qu’ils deviennent méchants.
Chez nous, ils ne nous font pas de mal. Mais ils mettent par terre tout ce qu’il y a dans les placards. C’est pour se rassurer… Cela a rendu deux sœurs malades mais ils ne leur ont rien fait.
Un autre soldat a volé les bijoux de la directrice qui est morte. Deux jours plus tard, un autre les rapporte dans notre fuite de Caen. Ils nous avaient dépassés au cours de la nuit.
Tandis que nous sommes dans les tranchées, le Père Raoul part pour Caen afin de demander des ambulances pour évacuer les sœurs et les filles, « sœur Saint Benoît et ses garçons » comme il disait, resteront avec moi. « Demain, les Américains seront là »…
Heureusement, les ambulances arrivent l’après-midi et nous descendent tous à l’hôpital de Caen où nous pouvons nous laver un peu et prendre quelques heures de repos.

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